Cet article propose de se concentrer sur l’histoire des femmes, la culture et la consommation du tabac en Bulgarie depuis le XIXe siècle. Il s’appuie sur l’excellent ouvrage de Mary C. Neuburger : Balkan Smoke: Tobacco and the Making of Modern Bulgaria, publié en 2013 par Cornell University Press. Les citations entre guillemets sont issues de l’ouvrage et traduites en français.
Ce n’est peut-être plus visible aujourd’hui, mais la Bulgarie était le premier producteur et exportateur de tabac dans les années 1980. Avant cela, la culture du tabac en Bulgarie a débuté au XVIIIe siècle, alors qu’elle faisait encore partie de l’Empire ottoman. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la Bulgarie a continué à développer cette culture. La culture du tabac occupait une place importante dans l’économie du pays. Sous le régime communiste, la culture et l’exportation du tabac ont connu une telle explosion qu’en 1982, « la moitié de la population fumait et un quart travaillait dans l’industrie du tabac ». Le tabac est donc intrinsèquement lié à la société, à l’économie et à la politique bulgares.
I. Les femmes et la consommation de tabac en Bulgarie : du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale
A. Le tabac entre en Bulgarie et dans la vie des femmes
Après la guerre russo-turque de 1877-1878 et sa libération partielle, la Bulgarie faisait toujours partie, de jure, de l’Empire ottoman. Elle fonctionnait néanmoins déjà de facto de manière indépendante après 1878, et encore plus après l’unification de 1885, jusqu’à ce qu’elle déclare son indépendance en 1908. Le tabac est introduit dans l’Empire ottoman plus de deux siècles auparavant. Sa culture sur les terres de la Bulgarie actuelle s’est développée au XIXe siècle. La consommation de tabac commence d’abord chez les hommes musulmans, puis chez les femmes musulmanes au XVIIe siècle, mais pas dans les lieux publics. Les femmes se réunissaient et fumaient uniquement « dans les bains, lors de fêtes mondaines ou dans les salons des maisons ottomanes ou étrangères de l’élite ».
Le tabac a ensuite a ensuite plus lentement intégré la vie des chrétiens, hommes et femmes (presque simultanément), pour devenir courant au milieu du XIXe siècle. Mais, comme pour les femmes musulmanes, fumer du tabac pour les femmes chrétiennes était limité à l’espace domestique « derrière des portes closes ou de hauts murs des jardins », tandis que les hommes se réunissaient et fumaient dans les kaféné (cafés) et les kreutchma (tavernes), lieux de socialisation réservés aux hommes.
Une femme, bien que n’étant pas bulgare, a documenté la consommation de tabac chez les femmes bulgares au XIXe siècle. Fanny Blunt (1839-1926), épouse d’un diplomate, elle a passé plusieurs années dans les Balkans ottomans où elle a observé et rapporté ce nouveau fait chez les femmes.
B. Émancipation et figures féminines
Lentement et timidement, quelques femmes ont commencé à fumer en public au XIXe siècle, puis un peu plus jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Elles ont même commencé à fréquenter les kaféne et les cafés de style européen, mais seulement après la Première Guerre mondiale. Elles étaient peu nombreuses, car dans la société de l’époque, il était pratiquement impossible pour une femme de faire une apparition en lieu public sans être accompagnée d’un homme. Ces quelques femmes étaient toutes assez indépendantes. Il faut néanmoins mentionner que la plupart d’entre elles pouvaient se permettre ce comportement parce qu’elles faisaient partie des élites occidentalisées et revendiquaient, directement ou indirectement, plus de liberté et des valeurs plus modernes.
Un autre type de femmes fumant en public était celui des femmes de « réputation douteuse », telles que les prostituées, les danseuses et les chanteuses. Parmi ces femmes issues des élites intellectuelles et culturelles, les plus célèbres et les plus remarquables sont Baba Nedelya Petkova, Vela Blagoeva et Raina Kostensteva.
C. 3 figures de l’émancipation féminine en Bulgarie
Baba Nedeliya Petkova (1826-1894), figure importante du renouveau national bulgare et pionnière de l’éducation des filles au XIXe siècle, « était connue pour avoir scandalisé les sensibilités bulgares par son habitude de fumer en public ».
Vela Blagoeva (1858-1921), écrivaine et fondatrice du mouvement socialiste féminin, était l’épouse de Dimitur Blagoev, fondateur du mouvement socialiste bulgare à la fin du XIXe siècle. Vela « était une fumeuse notoire et l’une des premières « filles modernes » de Bulgarie ».
Raina Kostensteva (1885-1967) était une figure littéraire du début du XXe siècle et de l’entre-deux-guerres. On la voyait souvent dans les kaféné et les kaféné-sladkarnitsi (cafés-pâtisseries). Elle était également la femme qui écrivait et dénonçait, voire critiquait, la situation des femmes et de la consommation de tabac en Bulgarie, considérée comme freinée et limitée en raison des valeurs chrétiennes orthodoxes.

II. Femmes perdues et abstinence
A. Les femmes déchues
Comme mentionné plus haut, les femmes qui fumaient en public étaient extrêmement rares. Elles étaient soit « occidentalisées », soit « des femmes aux mœurs douteuses » (chanteuses, danseuses, prostituées). Dans les deux cas, la grande majorité de la société les considérait comme des femmes moralement compromises, agissant à l’encontre des valeurs traditionnelles, incarnant les symptômes du déclin moral et de la dépravation. Elles représentaient la décadence sociale et étaient suspectes. Elles étaient considérées et classées comme des « femmes perdues ». Mais, de notre point de vue d’aujourd’hui, elles n’étaient qu’une petite expression des changements plus larges qui se produisaient dans la société à cette époque : les femmes obtenaient un peu plus de liberté et de droits.
B. Abstinence
En Bulgarie, des mouvements d’abstinence ont vu le jour pour lutter contre la consommation de tabac. Ils ont d’abord été influencés par des missionnaires protestants américains qui ont commencé leur activité à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle et ont mené ces campagnes à cette époque et pendant l’entre-deux-guerres. Leurs campagnes antitabac (et anti-alcool) visaient à préserver la famille et les valeurs traditionnelles et s’adressaient aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Parmi les acteurs de ces campagnes, voire les meneurs de ces campagnes en Bulgarie, on trouvait des femmes.
Vera Zlatareva (1905-1977) et Ianka Tosheva comptaient parmi ces figures. Mais elles n’étaient pas contre le tabac uniquement : elles écrivaient (en particulier dans Vestnik na jénata, « Journal de la femme ») et luttaient pour davantage de droits pour toutes les femmes, et voulaient qu’elles « deviennent [des femmes] modernes uniquement en étant abstinentes et socialement conscientes ». Elles savaient ainsi que les femmes bulgares s’étaient émancipées de différentes manières au cours des dernières décennies, mais qu’elles devaient rester respectables et responsables, et s’abstenir de fumer à cet égard.
III. Les femmes et la culture et la récolte du tabac
A. Travailleuses et guerres
L’industrie du tabac a commencé à occuper une place importante dans l’économie bulgare au début du XXe siècle. Des milliers de personnes travaillaient dans la culture et la récolte du tabac. Parmi ces travailleurs, les femmes étaient loin d’être absentes de la culture et de la transformation de « l’or de la Bulgarie ». Leur rôle et leur travail ont été encore plus importants pendant les guerres balkaniques et les deux guerres mondiales. Les hommes combattaient au front et les femmes devaient continuer à faire fonctionner l’une des principales ressources économiques du pays. Elles devaient également multiplier la production et la récolte pour répondre à la consommation nationale et aux attentes internationales, notamment celles de l’Allemagne.
Même si les femmes ont joué un rôle majeur à cette époque et dans ce secteur de l’économie, leurs conditions de travail ne se sont pas améliorées pas et n’ont pas été reconnues. Elles ont du travailler encore plus dur pour faire fonctionner les familles, l’économie et le pays. Elles n’ont pas été remerciées et leur travail acharné n’a pas été apprécié à sa juste valeur.
B. Protestations
Les femmes travaillant dans la culture du tabac, en plus de leur travail, ont également appelé à la paix en 1917, comme ce fut le cas plus généralement en Europe. « En décembre, environ dix mille travailleurs, dont de nombreux ouvriers du tabac, ont envahi les rues pour réclamer la paix et la révolution. Les soulèvements ont rapidement eu un effet boule de neige, donnant lieu à des manifestations contre la guerre dans tout le pays et sur le front, et ont conduit à des désertions massives ». Ces manifestations ont mis en évidence l’affirmation croissante des femmes dans la vie publique, remettant en cause à la fois l’exploitation économique et les normes sociales.
Pendant l’entre-deux-guerres, les travailleurs du tabac figuraient parmi les groupes professionnels les plus actifs et militaient pour l’amélioration de leurs droits et conditions de travail. Malgré ces efforts, l’industrie continuait de recourir à une main-d’œuvre féminine bon marché, perpétuant ainsi les cycles d’inégalité. Des changements allaient toutefois intervenir après la Seconde Guerre mondiale.
IV. Le tabac et les femmes pendant le communisme
A. La consommation de tabac se répand chez les femmes
La période communiste (1944-1989) en Bulgarie a marqué un changement significatif dans les attitudes envers les femmes et la consommation de tabac. Le pays a développé la culture, la récolte et l’exportation du tabac comme l’un de ses principaux secteurs économiques, sous le monopole de Bulgartabak. L’importance de cette industrie s’illustre par le fait qu’en 1982, « la moitié de la population fumait et un quart travaillait dans l’industrie du tabac ». Le travail des femmes dans l’industrie du tabac et sa consommation peuvent être considérés comme un phénomène croissant tout au long de cette période.
À cette époque, les femmes ont enfin été reconnues et louées : « Aujourd’hui, le tabac est l’or de la Bulgarie, et les femmes en sont les créatrices ». Les femmes sont même apparues sur une carte dans le film Tioutioun (Тютюн, « Tabac », de Nikola Korabov) en 1979. Les femmes consommant du tabac étaient de plus en plus nombreuses et « à la fin des années 1970 et dans les années 1980, […] le nombre de femmes fumeuses a explosé ».
L’État comptait sur ses exportations de tabac vers le bloc de l’Est, en particulier vers l’URSS, mais il encourageait également la consommation nationale de tabac. À travers diverses campagnes, il promouvait le tabagisme comme un mode de vie moderne, y compris chez les femmes. Une littérature, des publicités et des marques destinées aux femmes ont également vu le jour : la marque de cigarettes « Femina », par exemple, ciblait tout particulièrement les femmes, misant sur l’indépendance, le progrès et la sophistication pour séduire ce public féminin. Les femmes modernes et, plus encore, les femmes fumeuses incarnaient les nouvelles valeurs et habitudes de la société : « les femmes ont joué un rôle important dans l’abandon de l’arriérisme rural au profit d’une vie matérielle moderne ».
B. Lutte anti-tabac et femmes
Malgré tous ces progrès, en parallèle, les mouvements et les campagnes contre le tabagisme chez les femmes ont continué d’exister. L’un des supports utilisés pour ces campagnes était le journal Trezvenost (« Sobriété ») dans lequel on pouvait voir des images de personnes, hommes et femmes, en train de fumer, représentées de manière négative. Ces campagnes, menées dans différentes couches de la société, demandaient aux femmes d’arrêter de fumer pour deux raisons principales : pour des raisons morales (sexuelles) et surtout pour des raisons de santé.
Les aspects moraux (sexuels) dénoncés et que l’on voulait faire cesser étaient combattus, du fait que les femmes qui fumaient étaient considérées comme masculines, et que l’évocation sexuelle (phallique) d’une cigarette dans la bouche des femmes les rendait moins désirables au lit. Ce deuxième aspect est directement lié à l’un des deux aspects touchant à la santé : moins attirantes, les femmes avaient moins d’enfants. En ce sens, « les femmes fumeuses […] représentaient une menace concertée pour la nation bulgare elle-même en raison de questions liées à la reproduction et à l’éducation des enfants ». Ces discours étaient plus forts à la fin des années 1970 et dans les années 1980, lorsque les valeurs traditionnelles ont fait leur retour.
L’État était donc tiraillé entre promotion du tabac chez les femmes comme symbole d’émancipation, de modernisation et d’égalité (mais aussi pour qu’elles achètent et contribuent à l’économie), et dissuasion des femmes à fumer, car cela mettait en danger l’avenir de la Bulgarie.
Conclusion
L’histoire des femmes, de la culture et de la consommation du tabac en Bulgarie reflète l’interaction entre le genre, la culture et la politique. Des plaisirs privés aux controverses publiques, le tabac a servi à la fois d’outil d’émancipation et de source de tensions sociales. Le rôle des femmes dans l’industrie du tabac et leur relation évolutive avec le tabagisme offrent un aperçu précieux du parcours de la Bulgarie et des femmes bulgares à travers la modernité, la guerre, le socialisme et les phénomènes mondiaux.


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