Cet article est une critique de l’étude sur la titostalgie de Mitja Velikonja : Titostalgia. A Study of Nostalgia for Josip Broz, Mitja Velikonja, Mirovni Institut, Ljubljana, 2008. Disponible en anglais gratuitement sur : https://www.mirovni-institut.si/en/publications/titostalgia-a-study-of-nostalgia-for-josip-broz/
Présentation de « Titostalgie » de Mitja Velikonja
Titostalgia. A Study of Nostalgia for Josip Broz a été écrit par Mitja Velikonja, universitaire slovène travaillant sur la mémoire, les sous-cultures, l’Europe du Sud-Est. Publié en 2008 par l’Institut pour la paix, à Ljubljana, cet ouvrage n’aborde donc que ce qui concerne sujet jusqu’à cette année-là. De 150 pages en tout, 120 en excluant la bibliographie, il traite de la titostalgie, contraction des termes « nostalgie » et « Tito ».
Josip Broz, dit « Tito », a été le dirigeant de la Yougoslavie socialiste de 1944 à sa mort, en 1980. Avant cela, lors de la Seconde Guerre mondiale, il a pris la tête des Partisans, résistants aux nazis, ayant libéré les entités de la Yougoslavie d’avant-guerre et d’après-guerre. Il a donc été une figure importante, la plus importante de la Yougoslavie socialiste, et y est associé de manière inhérente, encore aujourd’hui.
Ce que Titostalgia aborde, c’est donc la nostalgie de Tito : quelle est sa mémoire dans la société ? Comment se manifeste-elle ? Dans quoi ? Où ? Mais aussi, que montre-elle ?
Mitja Velikonja a organisé son travail sur la titostalgie en 3 parties, ainsi qu’une introduction et une conclusion. En voici un aperçu, ci-dessous.
I- Introduction à la titostalgie
L’introduction évoque rapidement les notions développées plus bas : titostalgie, nostalgie de Tito, et yougonostalgie, nostalgie de la Yougoslavie socialiste. Les deux vont ensemble, puisque Tito a été la Yougoslavie socialiste, et la Yougoslavie socialiste n’aurait jamais existé sans lui. On regrette l’un en regrettant l’autre. Néanmoins, l’une des deux, à savoir la titostalgie, s’exprime de façon plus concrète et facile, puisqu’elle concerne quelqu’un. Ce quelqu’un, on peut le représenter par des objets, le célébrer par des lieux et événements. Ainsi, on donne à voir ce qu’il incarnait. Néanmoins, de figure politique, il est maintenant un outil commercial.
II- Nostalgie et mémoire
Cette partie explique les notions de mémoire et de nostalgie. Les mémoires se forment pendant une époque donnée, ici la Yougoslavie socialiste de Tito pour la titostalgie, de 1944 à 1980. Elles peuvent également se former après cette époque, par des souvenirs plus ou moins réalistes, ainsi que par une présence de cette époque au quotidien sous différentes formes. Les mémoires nostalgiques sont la preuve d’un mécontentement du présent, d’une déception de promesses non tenues, d’impossibilité de se projeter dans le futur. En réaction, on se tourne alors vers le passé, que l’on connaît et que l’on finit par idéaliser. Il existe deux types de nostalgie : la nostalgie directe, c’est-à-dire d’une époque qui vécue par l’individu ; la nostalgie indirecte, transmise sur un individu qui n’a pas vécu cette époque.
La nostalgie est donc un regret du passé que l’on voudrait pour notre futur, car on est mécontent du présent. Malheureusement, on sait que ce vœu est irréalisable, alors on désespère. Le passé n’existe plus, le futur n’existe pas.
La nostalgie est alors un sentiment. Mais elle peut également être instrumentalisée pour servir à des fins, commerciales par exemple. Le sentiment nostalgique est cultivé par des objets que l’on acquiert, par des événements auxquels on prend part, pour nous rappeler le passé et s’octroyer un instant de réconfort.
C’est ce que l’auteur, Mitja Velikonja, nous présente ici : la titostalgie est utilisée à des fins commerciales et touristiques. Il présente comment il a procédé pour étudier cette nostalgie. Il a relevé les représentations de Tito, leurs lieux, objets, leurs créateurs ainsi que receveurs/consommateurs.
III- La culture de la titostalgie
Dans cette partie, Mitja se penche sur les objets, lieux, événements, où se manifestent la titostalgie. D’ailleurs, personne ne se plaint d’elle ou dénonce son utilisation. Pourtant, on la retrouve dans toutes les sphères : dans l’espace public, privé, dans le monde hôtelier et de la restauration, dans l’espace urbain,…
Biens de consommation
Voici certains des objet où l’on retrouve Tito et qui, par conséquent, illustrent et cultivent le sentiment titostalgique : stylos, tasses, cahiers, vêtements, accessoires, , statues, statuettes. Ces objets sont ceux du quotidien que l’on peu acquérir, et vendus partout, tant dans les pays d’ex-Yougoslavie que plus loin, comme en Allemagne, Russie et Chine.
Une partie de ces objets est produite depuis sa mort en 1980 et l’éclatement de la Yougoslavie socialiste en 1991, avec pour but de jouer sur sa figure pour être acquis et vendus. Une autre partie de ces objets date du temps où il était encore dirigeant l’État et continuent de circuler : timbres, cartes, médailles.
La nourriture, mais surtout la boisson, sont d’autres éléments porteurs de la titostalgie et la cultivant : sandwichs, eau minérale, alcools.
La littérature nourrit également cette nostalgie avec des ouvrages réalistes ou sensationnels, d’auteurs l’ayant connu ou non. De quoi parlent-ils ? De son alimentation, de sa vie privée, de tout.
Un autre domaine où se manifeste la titostalgie est le tourisme. Beaucoup de lieux, hôtels, restaurants, cafés, vantent un passage de Tito pour attirer le client et le touriste. Mais son nom se retrouve aussi dans des lieux du quotidien et/ou non commerciaux : parcs, places, rues, établissements scolaires, usines.
Lieux
Les lieux sont donc un grande quantité de ces éléments qui nourrissent la nostalgie de Tito. Son village d’origine, Krumovec en Croatie, a érigé un mémorial et un parc à son nom, et est même un lieu de pèlerinage. À la Maison des Fleurs, à Belgrade en Serbie, on trouve sa tombe et un musée de la Yougoslavie socialiste qui est aussi (et peut-être même surtout un musée de Tito).
Enfin, les événements, la culture et les arts sont aussi vecteurs de la titostalgie : événements, événements sportifs, films, expositions, groupes de musique, livres,…
L’image et la figure de Tito sont donc présents dans tous les domaines et sous toutes les formes, dans le public, dans le privé, dans le collectif, dans l’officiel, dans l’individuel. Une grande partie de ces éléments sont produits à but commercial en jouant sur son image, afin d’attirer et de vendre.
IV- Culture titostalgique
Ici, l’auteur fait le point non pas sur « où » est présent Tito, mais sur « comment » il est représenté et sur ce qu’il incarne. Cela concerne tant les éléments évoqués dans la partie ci-dessus que d’autres éléments.
Son portrait, son évocation, son souvenir sont réconfortants puisqu’ils nous rappellent un temps où « tout était mieux et plus facile ». Il sert également de repère historique : « du temps de Tito », « après Tito ».
La nostalgie est clairement expliquée et justifiée : « on le regrette, il nous manque, on l’aime. Il était un homme humble, proche du peuple et de la terre, il rayonnait. Il a fait brillé la Yougoslavie dans le monde, était garant de sécurité, de prospérité, de progrès ». Son image est donc positive et rassurante et représentative d’une époque révolue où tout était allait bien.
V- Titostalgie : limites, mises au clair et état de la société
Dans cette partie, Mitja Velikonja présente et rejette des explications de la titostalgie matérielle et immatérielle. Il va au-delà des discours et idées reçues, les creuse, et parfois les démystifie. Et ceci, en 13 points, que voici :
Tito et son utilisation
1- Le « retour » de Tito est la conséquence des événements catastrophiques qui ont suivi sa mort (guerres, crises, stagnation). C’est logique puisque de son temps, tout allait bien. Et depuis sa mort, tout va mal, alors on le veut de nouveau avec nous.
2 et 3- En fait, les nostalgiques le sont peut-être parfois plus de leur jeunesse et de leurs belles années que de Tito. Pour les jeunes n’ayant pas connu Tito ni/ou la Yougoslavie, leur nostalgie est une sorte de « néostalgie ». Leur nostalgie est transmise par leur environnement, vivant comme matériel, puis intériorisée et « vécue ».
4- Tito est un héros qui a vaincu et survécu à tous les méchants du XXe siècle. Et il était proche du peuple. Pourtant (point 10-) il menait une vie de luxe, côtoyait la jet-set et voyageait énormément.
5- Il a été politiquement original, certes, mais il a repris le pan-slavisme du sud qui avait déjà existé par le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, et la Yougoslavie d’avant-guerre. Il n’a donc pas inventé la Yougoslavie, comme beaucoup le pensent.
6- Tito vend bien. Il est volontairement utilisé pour augmenter ventes et fréquentation, même si parfois le produit n’a rien à voir avec lui.
État de la société
7- La « réhabilitation » de Tito après sa mort est une concrétisation de ce regret du passé. Cette concrétisation n’en est qu’une parmi d’autres. Celle-ci est néanmoins plus facile à réaliser puisque l’homme est plus proche dans le temps, et il est concret. Ces facilités expliquent en partie qu’il soit la figure reprise pour exprimer et utiliser une des nostalgies.
8- La titostalgie et sa bonne image ne sont pas uniquement présentes dans la gauche politique. On les retrouvent aussi chez les nationalistes et au centre. De plus, certains se battent en s’accusant de l’utiliser ou en dénonçant que certains ne seraient pas contre un retour d’une Yougoslavie (point 11-).
9- Malgré tout, tout le monde n’est pas nostalgique ou aveugle. Certains pensent que cette titostalgie est ridicule et rétrograde, qu’elle bloque les gens et le pays dans une inertie. Qu’elle nourrit l’insatisfaction et le désespoir constants, empêche ou ralentit l’avancement de la société. Elle montre l’état de la société, qui vit dans le passé et n’arrive pas à se projeter dans le futur, car elle est déçue du présent.
12- L’image de la Yougoslavie et de Tito est donc, dans son ensemble, (très) bonne. Et l’image de cette époque socialiste est meilleure en Yougoslavie que dans d’autres pays communistes/socialistes. Cela est en partie dû à la contre-propagande en Yougoslavie socialiste présentant le pays comme bien meilleur et plus ouvert que les autres pays plus à l’est.
13- La titostalgie est un rejet de la situation politique actuelle, qui provoque mécontentement et désespoir. Elle est une critique indirecte du présent, un rejet de la globalisation injuste, du capitalisme, de l’unilatéralisme des États-Unis/UE/OTAN, de la militarisation.
VI- Conclusion : « nous sommes titoviens, Tito est nôtre ».
Mitja conclut ici son étude de la titostalgie, qui est une part de la yougonostalgie. Elle se présente sous différentes formes et dans différents domaines. En majorité, l’image de Tito est bonne. La titostalgie concentre l’expression des sentiments vis-à-vis de la société actuelle que l’on voudrait plus proche de la Yougoslavie socialiste. Seulement, cette Yougoslavie et ce Tito comme présentés nostalgiquement n’ont jamais existé. Ils sont imaginés, idéalisés, en partie comme certains auraient voulu qu’ils soient, ou que le futur soit.
Cette titostalgie se retrouve d’une part au quotidien et dans les lieux publics, principalement à des fins commerciales ; d’autre part au niveau individuel, puisque chacun se l’approprie, la fait sienne.
Recommandation
Titostalgia. A Study of Nostalgia for Josip Broz de Mitja Velikonja est l’ouvrage parfait si l’on veut se renseigner sur la nostalgie de Tito, 30 ans après sa mort, et 20 ans après l’éclatement de la Yougoslavie socialiste. Cette étude est claire et accessible car remplie d’exemples et d’illustrations. De plus, elle comporte une touche d’humour et fait la différence entre les pays d’ex-Yougoslavie. Et, élément non négligeable : elle est consultable en ligne.
Si vous lisez en anglais et que le sujet vous intéresse, allez-y !
Ce qui serait intéressant, ce serait de faire le point sur la titostalgie actuelle, c’est-à-dire 15 ans après Mitja. Où en est-elle ? Où en est la société actuelle ? Est-ce que les choses ont changé ?


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